Sana #3

UNE (RE)COMPOSITION
2017-2018

Après la délocalisation de l’activité hospitalière de Saint-Hilaire de 2008 à 2010, les sanatorium restèrent à l’abandon dans la forêt au dessus du village. Patrimoine architectural ignoré, trois immenses paquebots désaffectés amarrés à flanc de montagne. Constructions en balcons avec vue panoramique, sur un plateau à mille mètres au dessus de la vallée, protégé par les Hauts de Chartreuse, mille mètres plus haut. Insulaire.
Usines de soin bâties au milieu des pâturages, ces bâtiments témoins d’une avant-garde sociale des années 1930 à 2010 étaient en voie de disparition et avec eux, une certaine manière de vivre et travailler sur le Plateau des Petites Roches, bouleversé dans sa sociologie, son économie et sa culture.
Une friche de 40 hectares, zone interdite d’accès, est devenue un terrain d’exploration et de jeu, ré-usages clandestins ou mémoriels, espaces délaissés sitôt ré-investis. Pendant les trois années du chantier de déconstruction (de 2015 à 2018), des artistes se sont installés dans le village. Pour collecter les fragments d’une mémoire en suspend et pour réfléchir sur le sens de cette mutation avec les habitants et les anciens usagers.

Les établissements ont longtemps dérangé, à l’état de ruines où ils étaient. « Vivement qu’ils soient démolis » pouvait-on entendre parfois, pour ne plus les voir comme ça. On attendait l’arrivée des pelles mécaniques. La destruction proprement dite a duré le temps de l’été 2018, les bâtiments ont été rasés. Au printemps prochain, les engins à chenilles reviendront brasser des milliers de mètres cubes pour remodeler les terrains : ordre préfectoral de « retour à la nature » dans le fracas des machines, pour effacer toute trace de son passé multiple. L’esprit du lieu reste présent, ses histoires successives résonnent, la nature vibre, le paysage se décompose. 
Alors, cette troisième année du projet « Les sana » fut celle de la (re)-composition. Composer une musique pour recomposer l’histoire dispersée, composer le plan d’un habitat pour recomposer le panorama éparpillé, composer avec la réalité pour recomposer l’expérience des lieux. 

Sana #3 / Passe-montagne – volet musical

Au commencement, il y avait des dessins, des mots et des phrases sur les murs de l’hôpital en ruine, tels des messages rupestres laissés par les derniers occupants des lieux qui disaient la révolte et le chagrin au moment de partir. Puis une exploration sonore du bâtiment, la résonance des voix dans les volumes de ses espaces aux quatre vents. Et puis le vécu des musiciens qui avaient joué avec les patients de l’hôpital avant la délocalisation.
Et la rencontre avec des habitants, des soignants et d’anciens usagers, des paroles de témoins enregistrées. Et aussi des textes d’archives revisitées. Et encore les chants d’autres peuples des montagnes, répertoire musical de Véronika. Et surtout un chœur de 30 personnes, elles-mêmes habitantes du plateau ou de la vallée ou de la montagne en face, tout.e.s ayant un lien intime avec le lieu.
À la fin, le désir de faire écho au souffle, aux murmures et aux cris passés.
Une polyphonie pour pousser un chant collectif comme un rituel d’adieu.

 

Octobre 2018 – résidence à l’espace Paul Jargot – Crolles.

Véronika Warkentin : composition et direction, Simon Drouin : chant et guitare, Alain Lafuente : percussions, Jean-Pierre Sarzier : clarinettes, basse et bambou, 
Ève Grimbert : création sonore, et le chœur polyphonique Passe-montagne.

Sana #3 / La chambre – volet plastique

Il ne reste plus rien là-haut. Pourtant, il y a toujours quelque chose à cet endroit. C’est le « genius loci »*. 
Nous avons décidé d’y retourner et de nous y installer pour y habiter quelques temps. Réapproprier l’espace transformé. Actualiser le paysage oublié. Éprouver ce qu’il se passe ici. Faire honneur à l’esprit du lieu (au moment où la société préfère l’oublier, laissant l’État gérer la Zone). S’assurer la jouissance paisible d’un lieu désirable.
Dès lors, il nous faut « des murs, un plancher et un toit » selon la formule de Philippe Madec. Une architecture minimale pour s’abriter mais aussi pour vivre ensemble ; et pour être en relation avec la vue, la lumière, l’air, la pente et l’expérience de ceux qui nous ont précédés. Une construction inspirée du plan-type d’une chambre de l’ancien hôpital qui était situé ici ; et d’autres habitats voisins, comme les modules du chantier de démolition ou la cabane du berger située 500 mètres plus haut.

« La chambre », viendra se poser sur les gravats des bâtiments démolis, comme les sanatorium étaient venus se poser sur les pâturages 90 ans plus tôt. L’implantation se trouve à l’emplacement même d’une ancienne galerie de cure, en terrasse, face aux sommets.
Notre quotidien empruntera à la vie sanatoriale ses horaires de lever, de repas, de coucher, prise de températures, relevé météorologique, lectures, envoi de cartes postales, loisirs, visites. Un séjour qui joue à la fois de la retraite, de l’hospitalité, du soin et de la mission topologique.
Pour quelques temps.

* « Genius loci est une locution latine qui peut de traduire en français par « esprit du lieu ». D’un côté, l’esprit fait référence à la pensée, aux humains et aux éléments immatériels. De l’autre côté, le lieu évoque un site, un monde physique matériel. Son utilisation dans la culture populaire renvoie généralement à l’atmosphère distinctive d’un endroit. » Extrait de l’article Genius loci, wikipedia.org, Internet, déc. 2018.

 

Octobre 2018 –  résidence – Saint-Hilaire-du-Touvet – La cure
artistes : Adeline Raibon, Sandra Moreaux

Édition Sana #3
Création graphique : Adeline Raibon, Sandra Moreaux.